À l'abri
Il existe une zone étrange où le confort cesse d'être un luxe pour devenir une inquiétude.
La chaleur était devenue un sujet d’actualité avant même de devenir une température. Les chaînes d’information diffusaient en boucle des images de rails de métro qui se déformaient, d’asphalte ramolli, d’experts très inquiets devant des cartes entièrement rouges. Lui ne regardait pas les informations, mais il savait qu’il faisait chaud parce qu’il avait mal partout, et soif.
Il marchait depuis le matin sans destination particulière, simplement parce que l’expérience lui avait appris que les journées de grande chaleur étaient traîtresses et que le soleil ne tuait pas vraiment ; il convainquait seulement les gens de s’asseoir cinq minutes — heures.
Alors il avançait, d’un arbre à l’autre. D’un bout de trottoir à l’autre. D’une ombre à l’autre.
Vers midi, il s’était réfugié dans un square. L’eau de la fontaine était tiède, mais moins que ses pieds. Il s’était assis sur la margelle et avait retiré ses chaussures avec la discrétion des gens qui savent qu’ils dérangent déjà suffisamment. Puis il avait plongé les pieds dans l’eau et s’était débarbouillé rapidement le visage, la nuque et les avant-bras.
Quelques passants avaient ralenti en le voyant.
Pas longtemps mais juste assez pour lui accorder ce regard particulier que les gens réservent aux malheurs lorsqu’ils s’approchent un peu trop près d’eux, un mélange compliqué de dégoût, d’embarras et de soulagement.
Le reste du temps, personne ne faisait vraiment attention à lui. Il avait fini par trouver fascinante la capacité des grandes villes à rendre invisibles les gens qu’elles ne savaient plus où ranger.
En fin d’après-midi, il s’était installé à l’angle d’une rue très fréquentée. Les terrasses se remplissaient progressivement et les premiers verres apparaissaient sur les tables avec cette ponctualité rassurante des habitudes bourgeoises. Il tendait la main sans conviction. Une pièce lui aurait suffi. Deux euros lui auraient semblé excessifs.
Il n’aimait pas demander — la mendicité lui paraissait déjà suffisamment humiliante sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter l’insistance. Il préférait laisser venir, sans déranger.
Le soleil finit par disparaître derrière les immeubles mais la chaleur resta suspendue au-dessus de la ville comme une mauvaise idée dont personne n’osait plus assumer la responsabilité.
Vers vingt heures, il passa devant une brasserie où travaillait une serveuse qu’il connaissait un peu. Elodie, le genre dont on dit toujours que “c’est une crème”.
Pas héroïque. Pas engagée. Pas de ces gens qui ont besoin de se raconter leur propre bonté pour continuer à l’exercer. Simplement gentille.
Lorsqu’elle l’aperçut, elle leva les yeux au ciel.
— Vous êtes encore dehors ?
— J’essaye.
— Ça se voit.
Elle lui tendit une bouteille d’eau presque fraîche et une cigarette.
Elle sortit un briquet de sa poche, approcha la flamme de son visage et protégea le feu du vent avec sa main.
La lumière lui sauta aux yeux. Il ferma les paupières.
Lorsqu’il les rouvrit, Jacques était dans son lit. Son téléphone vibrait sur la table de chevet : une notification de la société de climatisation confirmait le passage du technicien dans la matinée pour remplacer son installation actuelle par un modèle plus silencieux, plus discret, plus élégant.
Jacques relut le message deux fois.
La chaleur du rêve continuait de lui coller à la peau avec une obstination étrange.
Les pieds dans la fontaine.
La main tendue.
La cigarette.
Il repoussa les draps et traversa l’appartement pieds nus.
La climatisation fonctionnait parfaitement, mais elle était un peu visible. Un peu bruyante. Un peu datée. Les journaux parlaient déjà d’une canicule exceptionnelle. Il préférait anticiper. Jacques préférait toujours anticiper — probablement l’explication à ses trois divorces. Ou ses placements financiers. Ou ses contrôles médicaux tous les six mois. Ou sa compagne actuelle.
Justine, trente-cinq ans, exerçait le droit avec une agressivité qui le faisait beaucoup rire et élevait seule une petite fille qui avait immédiatement décidé que Jacques était une personne fréquentable. Il considérait cela comme l’une des plus belles validations de son existence.
Il ouvrit la baie vitrée et sortit sur la terrasse.
Dans la cour intérieure, Monsieur Da Costa arrosait les massifs avec le sérieux des hommes qui considèrent que tout ce qui pousse mérite un minimum d’encouragement.
En apercevant Jacques, il leva immédiatement la tête.
— Bonjour M’sieur Jacques !
Jacques lui répondit d’un signe de la main.
Puis il resta quelques instants immobile à regarder l’eau couler sur les plantes.
Le soleil n’avait pas encore atteint la cour.
La pierre était fraîche, les feuilles étaient vertes, la climatisation allait être remplacée, Justine dormait encore. Tout allait bien.
Il contempla le jardin une dernière fois avant de rentrer.
Puis il se dirigea vers la machine à café en souriant de lui-même. Il avait cinquante-trois ans, trois divorces, une terrasse arborée, une avocate dans son lit et un technicien climatisation en route ; il n'y avait objectivement aucune raison de se laisser impressionner par un cauchemar.

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Mais la police du rêve a laissé des traces sur la table de chevet.