Inflexion
Il parait que Dieu tend l’oreille là où ça sent mauvais. Pas dans les cathédrales.
Le soleil entre dans l’appartement sans jamais tout révéler d’un coup, comme s’il choisissait ce qui mérite d’être vu en premier, laissant certaines zones dans une pénombre douce pendant que d’autres s’imposent avec une précision presque décidée.
La pièce respire large, les moulures accrochent la lumière par fragments, le parquet renvoie des reflets tièdes, et lui est déjà là, debout au milieu de cet espace qui semble parfaitement ajusté à sa vie, comme si rien n’avait été laissé au hasard, ou pire, comme si tout avait déjà été validé avant même d’exister.
Il traverse le salon sans bruit, ouvre davantage les volets sans brusquer le matin, puis se dirige vers les chambres, certain de trouver des corps encore tièdes de sommeil, des visages froissés qu’il connaît par cœur, et qu’il retrouve toujours exactement comme il les a laissés.
Il réveille les enfants doucement, avec cette voix posée qui ne force rien, et ils protestent juste assez pour rester crédibles avant de céder, glissant vers lui avec une facilité presque suspecte, comme si la journée qui les attendait ne contenait aucune résistance.
Dans la cuisine, la table est déjà dressée, le café diffuse une chaleur stable, et sa femme est là, simplement là, lumineuse sans effort, efficace sans rigidité, présente sans jamais s’imposer. Elle parle peu mais juste, corrige un détail, replace une mèche, embrasse un front, puis se lève presque aussitôt, récupérant quelques documents au passage avant de disparaître dans le petit bureau qui prolonge le salon.
Elle travaille pour lui, bien sûr, mais rien dans leur manière d’exister côte à côte ne donne l’impression d’une hiérarchie ; on dirait plutôt une mécanique bien réglée, un équilibre ancien, quelque chose qui fonctionne sans qu’on ait besoin d’y penser.
Il dépose les enfants à l’école, les regarde disparaître sans inquiétude, puis rejoint son véhicule, un 4x4 haut de gamme qui semble lui appartenir autant qu’il lui ressemble, et traverse la ville avec cette assurance tranquille de ceux qui n’ont plus besoin de vérifier qu’ils sont à leur place.
Sur le chantier, il enfile un casque et un gilet jaune par-dessus son costume bleu foncé, impeccable jusque dans ses contradictions, serre des mains, appelle chacun par son prénom, circule entre les structures comme s’il en connaissait déjà les failles, et l’on sent dans les regards qui se posent sur lui quelque chose de plus qu’un simple respect — une forme d’adhésion, presque un accord silencieux.
La journée s’écoule sans accroc, dense mais fluide, et lorsqu’il rejoint le square en fin d’après-midi, une barquette de fraises et un pot de chantilly à la main, tout semble continuer dans cette même logique simple, presque trop simple pour être discutée.
Sa femme est assise sur un banc, les enfants jouent, et lorsqu’ils le voient, ils courent vers lui avec cette certitude joyeuse qui ne se vérifie même pas.
Il ouvre les bras.
Son téléphone sonne.
Il s’éloigne légèrement pour répondre.
Et il se réveille.
Sans rupture nette, comme si le rêve avait simplement changé de texture sans prévenir, comme si quelqu’un avait retiré une couche sans toucher au reste.
Le clic-clac cède légèrement sous son poids lorsqu’il bouge, un grincement discret qui suffit à remettre les choses à leur place, une place trop étroite pour contenir autre chose que ce silence épais qui s’y est installé depuis longtemps.
À côté de lui, sa femme est allongée, immobile, les yeux fermés avec une précision qui trahit davantage un effort qu’un abandon ; elle ne dort plus vraiment depuis des années, pas depuis la naissance de leur aînée, et si elle ne travaille plus, ce n’est pas une décision, plutôt une chose qui s’est retirée, sans bruit, jusqu’à ne plus laisser de trace exploitable.
Il reste un instant assis au bord du lit, sans urgence, comme si son corps attendait encore qu’on lui indique dans quelle vie il devait s’inscrire, puis il se lève finalement, s’habille mécaniquement, enfile des gestes qu’il connaît trop bien pour encore y croire.
Il passe devant la chambre des enfants, entrouvre à peine, et les regarde dormir d’un sommeil profond, un sommeil entier, qui n’a rien à cacher.
Dans la cuisine, rien n’attend vraiment, sinon un verre d’eau et la gamelle laissée sur la table, préparée sans bruit, sans intention visible, juste assez pour que la journée ne s’effondre pas trop vite.
Il jette un regard vers le salon, puis vers sa femme restée immobile derrière lui, et ne dit rien, parce qu’il n’y a rien à dire qui ne sonne pas faux dès la première seconde.
L’ascenseur met du temps à arriver, comme toujours, et lorsqu’il entre enfin, le miroir lui renvoie une image qu’il connaît déjà trop bien pour y chercher autre chose : son uniforme, marqué malgré les tentatives, malgré les lavages répétés, malgré les efforts patients de celle qui ne dort pas, et ce visage qui n’accroche rien, ni colère, ni surprise, juste une fatigue qui a appris à se tenir droite.
Il soutient son propre regard une seconde de trop, puis le laisse tomber sans vraiment décider de le faire.
Les portes s’ouvrent.
Il sort.
Il ne se souvient pas du rêve, pas vraiment, seulement d’une impression diffuse, comme quelque chose qui aurait traversé sa tête sans s’y arrêter, mais qui aurait laissé derrière lui une trace légère, presque ridicule et pourtant impossible à ignorer.
Une envie simple, inattendue.
Prendre un petit-déjeuner.
Avec eux.
Dehors le gardien tire les bennes, courbé sous leur poids.
Il le regarde passer, relève légèrement la tête, et murmure pour lui-même, avec cette lucidité un peu sèche de ceux qui observent plus qu’ils ne participent :
« Vraiment un brave gars… faudrait juste que ça tombe du bon côté, une fois. »
Il ne croit pas si bien dire.
Il trace machinalement une croix du bout du pouce sur son front, puis porte le geste à ses lèvres avant de reprendre les bennes.
Monsieur da Costa vient d’assister, sans le savoir, à un dernier matin de merde.

J'aurais tellement aimé savoir écrire comme ça...
C'est le retour du Da Costa !
Personnage récurrent ?!
Je me disais, il manque un truc et puis finalement non...parfois on meurt comme on vit...Amen.
Chouette histoire.
Chouette façon de nous entraîner...depuis tout à l'heure je cherche un mot-image...artistique !
Tout l'ensemble, pas seulement ce texte.