Rêvenir
Il existe des envies si profondes qu’elles finissent par ressembler à des souvenirs du futur.
Tous les hommes la regardaient, mais pas avec la même partie d’eux-mêmes.
Les plus jeunes ralentissaient franchement, au risque de se cogner aux autres passants ; les vieux faisaient semblant de ne rien voir tout en regardant quand même, avec cette discrétion laborieuse des générations élevées dans la honte du désir ; certains couples se taisaient une demi-seconde lorsqu’elle passait, et elle sentait très précisément ce silence-là, presque mieux encore que les regards.
Elle adorait marcher dans ce quartier.
Les trottoirs y étaient sales, les immeubles fatigués, les scooters couchés contre des poteaux comme des types ivres morts, mais sa beauté prenait ici quelque chose de plus spectaculaire encore, parce qu’elle n’était pas noyée dans d’autres femmes comme elle. Son Speedy glissait le long de sa cuisse à chacun de ses pas, les micro-talons de ses mules claquaient le bitume avec insolence, et sous son tee-shirt blanc sa poitrine rebondissait légèrement avec cette exactitude physique dont certaines femmes finissent par avoir conscience très tôt.
Elle adorait ça.
Pas être jolie, être regardée. La nuance est immense.
Une vieille dame l’arrêta au feu rouge pour lui demander son parfum, et elle répondit avec un sourire qui prolongea la scène quelques secondes de plus que nécessaire.
C’était souvent le cas avec elle.
Lorsqu’elle arriva à la terrasse, les autres hurlaient déjà de rire. Elles étaient toutes belles, évidemment, mais pas de la même manière ; chez certaines la beauté relevait de la discipline, chez d’autres du chaos, et chez une ou deux d’un excellent praticien.
Elles parlaient des hommes comme des critiques gastronomiques parlent des restaurants : énormément de déception, quelques emballements absurdes, et la sensation persistante qu’on leur vendait trop cher quelque chose d’assez médiocre.
— Franchement les filles, quand il a dit qu’il faisait du développement personnel, j’ai immédiatement compris que j’allais devoir payer ma propre thérapie après le dessert.
La table explosa.
Le serveur arriva avec le plateau.
Sel. Citron. Tequila.
Puis le téléphone sonna.
Le réveil hurlait déjà depuis plusieurs secondes, exactement la même sonnerie tous les matins, un bruit brutal, administratif, incapable de produire autre chose que du réveil.
Il ouvrit les yeux avec difficulté.
La porte de sa chambre s’ouvrit presque immédiatement.
— Tu te dépêches Julien putain tu me fais pas le cinéma d’hier.
Sa mère ne criait même plus vraiment, elle projetait sa fatigue dans les pièces. Il ne savait même pas de quel cinéma elle parlait.
Il estimait pouvoir se rendre au lycée seul, en métro, comme les autres garçons de son âge. Mais depuis la mort de son père et le départ de sa sœur au Canada pour ses études, l’appartement avait changé de densité ; le silence y prenait davantage de place que les meubles. Il n’osait plus lui dire non.
Elle voulait gueuler : elle gueulait.
Elle voulait le déposer : elle le déposait, avec cette nervosité des gens qui ont déjà perdu quelqu’un et surveillent désormais les vivants comme des objets mal fixés.
Il aimait profondément sa mère. Il ne lui avait jamais dit, parce qu’à dix-sept ans les garçons disent rarement les choses importantes au bon moment, mais il était totalement fasciné par elle depuis toujours. Ses bagues laissées près du lavabo. Les cigarettes fumées à la fenêtre quand elle croyait qu’il dormait. La précision de ses gestes lorsqu’elle attachait ses cheveux avant de conduire. Même sa colère lui semblait élégante. Elle était l’héroïne absolue de son histoire.
Dans l’escalier, Mateus, le fils de Monsieur Da Costa, astiquait les dorures de la rampe avec un chiffon déjà noir de produit. Les manches de son sweat étaient remontées jusqu’aux avant-bras et l’odeur du cuivre mélangée aux produits ménagers remontait jusqu’à Julien avec une violence discrète dont son corps s’était mis à se souvenir avant lui. Chaque fois qu’il le croisait, quelque chose de chimique se produisait.
Le cœur accélérait. Les mains devenaient soudain trop présentes. Même sa manière de descendre les escaliers changeait.
— Bonjour.
Mateus releva brièvement la tête.
— Salut.
— Bonjour Mateus. Tu remercieras mille fois ton père pour la boîte aux lettres, elle faisait un bruit infernal, j’avais l’impression de libérer un tolard chaque fois que je l’ouvrais.
Elle était drôle naturellement, elle dégageait la légèreté que dégagent les femmes fatiguées qui ont longtemps été très heureuses.
Dans la voiture, sa mère parlait du prix de l’essence, de son chef, des travaux avenue Parmentier. Lui regardait ses mains sur ses cuisses, puis celle de sa mère sur le volant avec une concentration étrange.
La veille encore, avant de déverrouiller la porte de la salle de bain — seul endroit du monde où il avait parfois l’impression que son corps lui appartenait — il avait essayé discrètement un des vernis oubliés par sa soeur. Une couleur presque transparente, quelque chose d’assez discret pour n’appartenir à personne.
Il l’avait retiré immédiatement après; pris de tremblements, il en avait foutu partout.
Sa mère avait remarqué l’odeur, et les traces autour du lavabo. Elle remarquait tout.
Mais elle ne disait rien — elle regardait certaines choses comme on regarde une fissure apparaître dans un mur : sans encore trouver le courage de vérifier jusqu’où elle descend.
Le feu passa au vert.
Il repoussa ses cheveux derrière son oreille. Elle le remarqua, comme le reste.
Le geste ne lui appartenait pas entièrement. Il appartenait à ce rêve, ou à l’avenir.

Da costa forever...
Maintenant, je te "connais"...
On sait qu'il va se passer quelque chose qui va claquer à la gueule... pourtant, tout est là je sais que tu le sais,coquine !...mais jamais, aucun indice, ou alors je suis trop aveugle, ne laisse deviner la portée réelle de la chute !
C'est dingue et je sais pas si je fais bien comprendre, parce que tu/ça me rend dingo à en perdre les mots !
Purée, ça pourrait faire des scénarios de serie ça !